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Est-il toujours injuste de désobéir aux lois ?

Ecrit par Toute La Philo
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Dissertation de Philosophie (corrigé)

Introduction

Le désordre qui survient dans les sociétés d’hommes s’explique notamment par l’ambition de chacun, voulant délibérer par soi-même ce qui est mieux pour soi. Cependant, l’individu est également conscient de ses imperfections par rapport aux autres, et le désir de faire commerce avec ses semblables l’oblige à faire des concessions. L’existence des lois aurait dû résoudre toutes les difficultés, toutefois l’on constate que celles-ci ne sont des conventions humaines, renfermant autant de failles et susceptibles de modifications. Cela dit, le rôle du législateur est tellement compliqué dans le sens où il devrait tenir compte de tous les partis, sans avantager ni léser qui que ce soit. Kant traduit cette thèse à travers cet extrait de l’Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique : « Mais où prend-il ce maître ? Nulle part ailleurs que dans l’espèce humaine. Mais ce maître est, tout comme lui, un animal qui a besoin d’un maître ». Inconsciemment, le citoyen trouve des excuses pour réfuter la validité des lois, d’où la prolifération des ordres clandestins qui sont contraires aux institutions en place. Demeure-t-on citoyen quand les lois nous marginalisent indirectement des avantages qu’elles font miroiter ? Afin de répondre à cette problématique, nous opterons pour un plan à trois parties : primo, les lois témoignent de la concorde entre le peuple et la volonté des dirigeants ; secundo, les particuliers qui désobéissent aux lois sont ceux qui sont exclus du système ; et tertio, l’éradication de la délinquance nécessite une reconsidération à la source des problèmes sociaux.

I) Il fait bon vivre dans un État où les lois sont respectées

Il est naturel à l’individu de fonder et de vivre au sein d’une famille, tout comme il est nécessaire pour les familles de constituer une société dans l’étendue d’une espace donnée. Ainsi, l’homme aspire à la recherche de l’harmonie, ce qui se traduit par une relation paisible avec ses semblables. Avant même qu’il pense à l’envergure d’une institution légale, il se concentre tout d’abord aux choses qui le concernent directement, c’est-à-dire sa vie privée. La création d’un Etat est alors le fruit de cette espérance, ce qui est concrétisé par la suite en une organisation et des règles communément établies. Être membre d’un Etat signifie le désir de partager les mêmes valeurs et les mêmes visions que ses compatriotes. C’est pourquoi Spinoza souligne ce passage dans son Traité politique : « La paix, en effet, n’est pas la simple absence de guerre, elle est une vertu qui a son origine dans la force d’âme, car l’obéissance est une volonté constante de faire ce qui suivant le droit commun de la Cité doit être fait ». En vivant en communauté, l’établissement d’une hiérarchie est nécessaire pour que chacun puisse assurer son rôle. L’arbitraire n’a pas sa place dans la répartition des fonctions, étant donné que les membres de la communauté détiennent respectivement leur savoir-faire, mais aussi un rang qui découle de leur disposition naturelle. Les lois qui régissent les individus sont certes élaborées pour les tenir constamment sous cet ordre, mais aussi afin de légitimer leurs rapports et toutes les activités qui en résultent. L’obéissance à la loi est donc une forme visible pour exprimer l’adhésion volontaire des citoyens aux prescriptions de l’Etat. Dans ses Lettres écrites de la montagne, Rousseau déclare ceci : « Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas ; il a des chefs et non pas des maîtres ; il obéit aux lois, mais il n’obéit qu’aux lois et c’est par la force des lois qu’il n’obéit pas aux hommes ». Nombreux sont les critères tenus en compte pour l’élaboration des lois, mais ce qui compte réellement c’est son caractère inclusif. Ainsi, les citoyens qui consentent à vivre sous l’autorité des lois renferment un désir de mettre en œuvre à l’universalité du genre humain. Bien que les lois reflètent la spécificité d’un peuple, cela prouve déjà qu’il est tout à fait possible de dépasser par la raison ces diverses particularités. La soumission à la loi reflète donc la volonté de rechercher du bonheur, et ce geste n’est en rien considéré comme un sacrifice aux yeux du citoyen. Comme l’atteste ce passage de L’Ancien régime et la révolution de Tocqueville : « Elle n’a pas recherché seulement quel était le droit particulier du citoyen français, mais quels étaient les devoirs et les droits généraux des hommes en matière politique ».

Le sentiment et la raison convergent vers un point unique, à savoir le bienfait de vivre harmonieusement dans une société régie par des lois. Si ce principe est posé comme un idéal, il est des citoyens qui ont du mal à s’adapter avec le système pour des raisons d’éthique ou personnelles.

II) Certaines réalités ne peuvent pas être corrigées par les lois

La mission des lois est de veiller à ce que le peuple en entier vive dans un environnement paisible, et surtout à ce qu’il n’y ait aucun schisme qui surgisse sur ce corps homogène. Dans cette dernière perspective, il s’agirait en effet d’une éventuelle riposte à l’encontre de l’institution d’Etat. Effectivement, les citoyens légitiment pleinement l’instauration des lois et n’émettent aucune opposition dans leur exécution. Mais lorsque certaines conditions touchent à la dignité de l’homme, cela entraîne nécessairement une révolte interne, ce qui ne tarde pas à s’extérioriser en public. En guise d’illustration, une pauvreté chronique ajoutée à un large écart de niveau de vie offre des conditions suffisantes pour remettre en question la finalité de la loi. Comme le stipule cet argument de Marx cité dans Salaire, prix et plus-value : « En sus des six heures nécessaires à la reproduction de son salaire, c’est-à-dire la valeur de sa force de travail, le fileur devra travailler six autres heures, que j’appellerai heures de surtravail ». D’un côté, il est des choses que l’homme considère comme une fatalité, mais de l’autre côté il ne restera pas insensible face à son cas lorsqu’il réalise qu’il lui est possible de le surmonter. De là survient l’idée d’injustice, lorsqu’il est censé se complaire dans sa situation parce que la loi l’empêche de faire autrement. Et pourtant, l’individu est forcé par la réalité des choses à réagir, notamment par diverses infractions de la loi de temps à autre. Son but n’est pas de devenir un pur délinquant, mais de se prouver à soi-même qu’il vaut en tant qu’homme, en se parant des attributs basiques de cette humanité. C’est en ce sens que Sartre, dans son livre La République du silence, écrit ceci : « Car le secret d’un homme, ce n’est pas son complexe d’Œdipe ou d’infériorité, c’est la limite même de sa liberté, c’est son pouvoir de résistance aux supplices et à la mort ». La mise en œuvre des contenus de la loi est rendue possible par la volonté exercée par les citoyens. Les lois écrites servent alors de directives et possèdent également une force de coercition, or les deux principaux acteurs dans l’exécution de la loi sont le citoyen et l’Etat. Si le citoyen s’avère impuissant, faute de moyens, pour se conformer à cet idéal, il tentera de survivre dans la société via des méthodes malsaines. Mais aussi, l’Etat doit user de son pouvoir légitime vis-à-vis de la masse afin que cette dernière ne se rende pas compte que sa force est déguisée en justice. Voici une illustration faite par Alain dans son livre Propos sur les pouvoirs : « Si nous laissons agir les puissances, l’enfant sera certainement trompé ; même si on ne lui prend pas son sou par force brutale, on lui fera croire sans peine qu’il doit échanger un vieux sou contre un centime neuf ».

Il est des cas où les lois sont incompatibles avec la situation particulière des hommes, ce qui pousse ces derniers à s’adapter à leur gré en guise de survie. Si le comportement selon la justice incombe principalement aux citoyens, les conditions afin de le réaliser nécessitent aussi le concours de l’Etat.

III) Le citoyen recherche la justice uniquement dans un Etat juste

L’Etat est une institution représentée par des personnalités élues, il possède une réalité fictive qui ne se confond pas dans la personne des dirigeants. En exerçant leur fonction, les représentants de l’Etat conservent toujours leur nature humaine qui leur est inséparable : dans leur décision, il est donc difficile de dissocier exactement ce qui relève de la raison et de la passion. Si la citoyenneté relève précisément de l’autorité de la raison afin de choisir le bien pour la communauté, cela demeure confus que ce soit pour le dirigeant que pour le citoyen proprement dit. Ainsi, l’élaboration des lois et le pouvoir de l’exécution n’échappent pas à cette dichotomie, dans le sens où il reflète une part de subjectivité que l’on ne peut pas surmonter. « On en vint bientôt à une espèce de licence où l’on blessait également et le public et les particuliers. Chaque individu ne consultant que ses passions, il se commettait mille injustices » disait d’ailleurs Machiavel dans son Discours sur la première décade de Tite-Live. Sans pour autant disculper les hors la loi, nous découvrons ici l’origine des injustices, d’une part les passions humaines qui sont devenues une seconde nature, et d’autre part la forme implicite du gouvernement. Être injuste ne signifie pas nécessairement faire justice soi-même face à l’injuste qui se généralise, mais parfois on peut trouver des raisons, illégales certes mais qui puissent être légitimées, pour expliquer cette action injuste. En profondeur, il est des cas où la désobéissance aux lois est suscitée par l’imperfection de structure et du fonctionnement de l’Etat. Voyons par exemple ce passage du Traité du gouvernement civil de Locke : « En effet, supposant qu’on se soit livré au pouvoir absolu et à la volonté arbitraire d’un législateur, on s’est désarmé soi-même, et on a armé ce législateur, afin que ceux qui lui sont soumis, deviennent sa proie, et soient traités comme il lui plaira ». Sachant que l’Etat est un fait accompli, le citoyen est obligé de s’y soumettre tel qu’il est, impuissant devant ses imperfections. Il n’a plus confiance aux lois parce que les représentants de la loi montrent un mauvais exemple dans leur application, tout en demeurant impunis. Lorsqu’on se sent lésé en essayant d’être juste, on préfère finalement l’injustice, ce qui confirme par excellence sa définition, à savoir la commettre au lieu de la subir. Tout compte fait, l’injustice n’a de sens que parce qu’on est citoyen, et lorsque celui-ci enfreint à la loi, quel qu’en soit le motif, il est qualifié d’injuste. Toutefois, lorsque la loi stipule les privilèges avantageant des dirigeants vis-à-vis de la masse, cette situation est d’emblée considérée comme juste. Comme l’atteste cet extrait de L’Esprit des lois de Montesquieu : « Car il est clair que, dans une monarchie, où celui qui fait exécuter les lois se juge au-dessus des lois, on a besoin moins de vertu que dans un gouvernement populaire, où celui qui fait exécuter les lois sent qu’il y est soumis lui-même, et qu’il en portera le poids ».

Conclusion

C’est à l’image du cocon familial et de la sympathie entre proches que l’homme pourra projeter un monde ordonné avec l’ensemble de son espèce. Le sentiment d’appartenir à l’humanité légitime alors le projet d’une loi, et dont l’obéissance est déjà un signe qu’il est largement préférable de vivre sous cette autorité que selon une autre condition. En effet, il n’y a pas de loi ou de gouvernement injuste en soi, c’est par rapport à un citoyen particulier que cette dénonciation prend sens. Ainsi, il faut des moyens concrets afin que cette exécution leur soit véritablement profitable. Il se peut que les dirigeants ou les législateurs soient tentés d’insérer leurs passions dans la gestion des choses publiques, mais cela est dissimulé une fois qu’il est promulgué en loi. Les citoyens sont tenus par leur devoir d’obéir, bien qu’ils soient conscients des complots qui se font au pouvoir. Un État despotique mais respecté par le peuple est-il injuste ?

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