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La justice met-elle fin à la loi du plus fort ?

Ecrit par Toute La Philo
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Dissertation de Philosophie (corrigé)

Introduction

Très tôt lors de nos jeux d’enfants, nous avions déjà le sentiment de la justice à travers des confrontations minimes avec nos camarades. Nous établissons les règles dans les jeux et effectuons nous-mêmes le rôle d’arbitre, sans les avoir appris de la part des adultes. En effet, on n’acceptait pas la ruse des plus habiles, et pourtant nous désirions également détenir les mêmes stratégies afin d’avoir plus d’avantages par rapport aux autres. Considérée dans une envergure plus large, la justice s’applique uniformément dans la société puisque tout le monde a horreur du droit du plus fort. Non pas que les avantages des puissants seraient mauvais en soi, mais c’est le sentiment d’humanité qui inculque la nécessité de la justice. En voici une illustration fournie par Alexis de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique : « La passion du bien-être matériel est essentiellement une passion de classe moyenne ; elle grandit et s’étend avec cette classe ; elle devient prépondérante avec elle ». L’égalité de traitement est alors la forme la plus manifeste de la justice, et ses effets devraient être palpables dans le concret. La légitimité théorique de la justice serait-elle d’autant plus efficace dans la pratique ? Les trois paragraphes qui suivent permettent de répondre à ce questionnement : premièrement, nous analyserons en quoi consiste la loi du plus fort ; deuxièmement, nous expliquerons pourquoi la justice a-t-elle été instaurée ; et troisièmement, nous conclurons que seul un Etat fort est capable de rétablir la justice.

I) La nature hiérarchise ses êtres selon leurs forces respectives

Les éléments qui composent le monde physique sont entraînés par des mouvements, ce qui est à l’origine des différents phénomènes. Ces forces extérieures s’autolimitent pour donner un nouvel équilibre, mais l’inertie n’est qu’un passage pour former ensuite un autre mouvement. Sachant que l’homme est également un être naturel, il possède un potentiel qui assure sa survie et son adaptation au milieu où il vit. Son déploiement se heurte alors à la puissance de son entourage, d’où la lutte pour se faire valoir en dessus de tous. C’est en ce sens que Spinoza écrit ce passage dans son Traité théologico-politique : « Il est certain en effet que la nature considérée absolument a un droit souverain sur tout ce qui est en son pouvoir, c’est-à-dire que le Droit de la Nature s’étend aussi loin que s’étend sa puissance ». Érigeant même cette force comme étant un droit, le plus fort impose alors ses prérogatives comme étant une nécessité face à l’infériorité des autres. Et puisqu’il n’existe pas d’autres forces qui puissent lui résister, le plus fort s’érige alors un droit qu’il hériterait même de la nature, autrement dit de la Providence. Cela dit, s’il est un autre individu qui aurait le courage de le devancer, alors ce droit cesse au même titre que l’épuisement de sa force. Ainsi, la nature autorise toujours le défi face à celui qui se prétend être le plus fort : il s’agit donc d’un droit flexible et attribué uniquement à celui qui le mérite à un moment donné. Hobbes, dans son Léviathan, énonce ce passage : « En effet, pour ce qui est de la force corporelle, l’homme le plus faible en a assez pour tuer l’homme le plus fort, soit par une machination secrète, soit en s’alliant à d’autres qui courent le même danger que lui ». En ce qui concerne précisément le monde humain, le droit du plus fort se traduit par un état d’injustice. Sachant que l’état civil s’observe toujours selon un fait accompli, il est difficile de définir clairement en quoi cette injustice consiste réellement dans le quotidien. Assimilé à une situation fictive où règne l’absence de lois, le droit du plus fort s’apparente alors à une violence où les individus voudraient s’assumer personnellement. Il s’agit d’une situation de fait où les hommes assurent par eux-mêmes leur survie, ce qui est un acte illégal mais aussi illégitime le plus souvent. Etant donné que la force ne peut pas demeurer dans un état de repos, de ce droit naturel résulte nécessairement une soumission involontaire suivie d’une révolte. Comme disait Simone Weil dans ses Cahiers II : « Ne pas croire qu’on a des droits. C’est-à-dire non pas obscurcir ou déformer la justice, mais ne pas croire qu’on puisse légitimement s’attendre à ce que les choses se passent d’une manière conforme à la justice ; et d’autant plus qu’il s’en faut de beaucoup que soi-même on soit juste ».

Notre disposition naturelle nous procure des moyens pour survivre et pour se défendre, mais au détriment de la vie des autres qui sont plus faibles que nous. La justice, au contraire, place les hommes sur un même pied d’égalité quel que soit sa force physique ou les avantages personnels dont il dispose.

II) Une communauté d’hommes est bien meilleure avec la justice

Le droit du plus fort procure certains avantages uniquement pour celui qui le détient, mais cela pour une durée éphémère. Mais également, celui qui soumet les autres sous le joug de la répression craint constamment d’être dépouillé de son droit, par la force unie de tous ou de quelques-uns. Contrairement à la nature, la pensée vise l’ordre, le progrès ainsi que des conditions stables afin de se projeter dans le futur. Or, le pillage et la mort qui menacent à tout instant font obstacle à la poursuite de ces objectifs. L’instauration de la justice est alors la solution pour substituer à l’efficacité de la force individuelle. C’est en ce sens que Kant déclare ceci dans son livre Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique : « A vrai dire, c’est la plus grande des détresses, à savoir celle que les hommes s’infligent eux-mêmes les uns les autres, leurs inclinations ne leur permettant pas de subsister longtemps les uns à côté des autres à l’état de liberté sauvage ». Débutant dans la conscience de ce qui est meilleur pour moi, je l’étends pour le cas des autres autour de moi, tout en établissant un équilibre entre nos avantages réunis. En d’autres termes, la justice ne procure pas un bien-être maximal pour tous, mais plutôt une situation optimale où je ne puis augmenter le mien sans léser les autres. Afin de réaliser ce projet dans la réalité, il faudrait le transformer en contrat qui fait intervenir une obéissance des clauses suivie de sanctions si besoin est. Ainsi, la mise en place de la justice nécessite des précautions sévères afin de ne pas tomber dans le désordre initial, et cette fois-ci irréversible. C’est pourquoi Montesquieu, dans son livre L’Esprit des Lois affirme ceci : « Mais lorsque, dans un gouvernement populaire, les lois ont cessé d’être exécutées, comme cela ne peut venir que de la corruption de la république, l’État est déjà perdu ». Une société juste tient compte des bénéfices de tous ses membres, ce qui se traduit notamment par la protection des biens et de la personne, une juridiction impartiale en cas de litige ou encore l’allocation des ressources communes sans exclusion et sans rivalité. Quant à la question de la liberté, cela n’est pas véritablement indispensable dans la faculté de juger les affaires publiques, notamment par l’exercice de la raison. Puisque une société juste résulte de la qualité raisonnable des individus, toutes les actions accomplies selon la justice sont conformes à la liberté telle qu’elle est stipulée par la raison. Non seulement les citoyens jouissent d’une sécurité qu’ils n’ont pu obtenir par leur propre force, mais leur liberté est également garantie rien qu’en restant membre de la société. Comme le souligne Rousseau dans cet extrait du Contrat social : « Il faut bien distinguer la liberté naturelle, qui n’a pour bornes que les forces de l’individu, de la liberté civile, qui est limitée par la volonté générale ; et la possession, qui n’est que l’effet de la force ou le droit du premier occupant, de la propriété, qui ne peut être fondée que sur un titre positif ».

Tant que l’homme choisit de vivre en société, il doit tenir compte de la justice comme condition nécessaire afin d’assurer la sécurité des biens et des personnes. Si l’Etat est le garant de la justice, cette institution suprême doit surpasser en force face aux individus.

III) L’Etat est la seule institution légitime pour incarner la justice

L’instauration de la justice doit être organisée selon le droit, tel qu’il est incarné par l’Etat. Étant donné qu’elle embrasse tout un chacun, il faudrait une convention afin que son effectivité devienne opérationnelle dans le concret. Il est vrai que chacun de nous a le sentiment du droit, mais pour que ce dernier puisse se transformer en une force, les citoyens doivent convenir sur l’appareil digne de la mettre en œuvre. En effet, si chaque individu déploie la force en sa possession en guise de droit, cela revient à la situation initiale où prévaut le droit du plus fort. Ainsi, en désignant l’Etat comme seul détenteur de la force, c’est à l’Etat également de faire valoir le droit, qui n’est autre que le droit des citoyens réunis. Pascal, dans ses Pensées, fait la remarque suivante : « Il est juste que ce qui est juste soit suivi ; il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique ». La justice consiste alors à octroyer le droit à la personne compétente, pour que son application dans le concret suive le même principe. Placée entre les mains d’une personne incompétente, la force appuyée par le droit serait infructueuse. Dans le cas où d’autres entités particulières détiennent une force susceptible de surpasser celle de l’Etat, cela est un fait qui n’est ni juste, ni injuste. Ainsi, l’Etat peut très bien laisser la situation comme telle, mais qui tend progressivement à le surpasser pour finalement le remplacer. Cela se traduit par cet extrait de L’idéologie allemande de Marx et Engels : « Comme c’est le cas du prolétariat, il s’ensuit donc que cette classe doit conquérir d’abord le pouvoir politique pour représenter à son tour son intérêt propre comme étant l’intérêt universel, ce à quoi elle est contrainte dans les premiers temps ». Dans la pratique, il se peut qu’il s’adonne à des moyens illégaux pour maintenir le monopole de la force. Ainsi, le pouvoir de l’Etat se transforme au droit du plus fort, car il dévie de la convention initialement établie. Par conséquent, lorsque la force de l’Etat n’est pas efficace, elle s’apparente au droit du plus fort. En vérité, une justice théorique n’engendre pas nécessairement l’efficacité, et cette dernière est atteinte une fois que toutes les forces individuelles se soumettent à celle de l’Etat, et ce, en toute légalité. C’est uniquement dans ces conditions que le droit du plus fort sera entièrement aboli. Dans son livre Théorie traditionnelle et théorie critique, Horkheimer souligne ce passage : « Le droit et le devoir de tout homme qui pense est de juger le monde que l’on est convenu d’appeler libre selon ses propres critères ».

Conclusion

Le plus puissant des forces existantes ne suffit pas à lui-même pour engendrer un mouvement : il doit résister à la réponse des autres forces, moins importantes certes, issues de la nature même de chaque être. Il est donc nécessaire, pour les êtres disposant d’une force importante que les autres, de maintenir cette supériorité intacte. Cette situation de panique n’est, tout compte fait, aucunement bénéfique dans le long terme : d’après une vision objective, il convient à tous de se comporter sur la base de la raison. La justice, élaborée dans sa forme théorique, résulte en effet de l’usage de la raison qui pense la structure de la société idéale. Théoriquement, l’Etat est instauré selon la justice tant qu’il tient les rênes du pouvoir. Il est donc dans l’essence de l’Etat d’être fort par tous les moyens possibles, autrement dit il a le droit d’être fort que le reste du corps social. La justice parfaite consiste-t-elle à abolir concrètement toutes les forces supérieures à celle de la masse ?

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